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GALLIMARD
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Les Irresponsables : Qui a porté Hitler au pouvoir ?
Johann Chapoutot
- Gallimard
- Nrf Essais
- 6 Février 2025
- 9782073061195
Un consortium libéral-autoritaire, tissé de solidarités d'affaires, de partis conservateurs, nationalistes et libéraux, de médias réactionnaires et d'élites traditionnelles, perd tout soutien populaire : au fil des élections, il passe de presque 50% à moins de 10% des voix et se demande comment garder le pouvoir sans majorité, sans parlement, voire sans démocratie. Cet extrême centre se pense destiné à gouverner par nature : sa politique est la meilleure et portera bientôt ses fruits. Quand les forces de répression avertissent qu'elles ne pourront faire face à un soulèvement généralisé, le pouvoir, qui ne repose sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l'extrême droite, avec laquelle il partage, au fond, à peu près tout, et de l'installer au sommet. Cette histoire se déroule en Allemagne, entre mars 1930 et janvier 1933. Elle repose sur une lecture des archives politiques, des journaux intimes, correspondances, discours, articles de presse et Mémoires des acteurs et témoins majeurs. Elle révèle non pas la progression irrésistible de la marée brune, mais une stratégie pour capter son énergie au profit d'un libéralisme autoritaire imbu de lui-même, dilettante et, in fine, parfaitement irresponsable.
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Une journée dans la vie d'Abed Salama : Anatomie d'une tragédie à Jérusalem
Nathan Thrall
- Gallimard
- Nrf Essais
- 11 Janvier 2024
- 9782072998140
Le 16 février 2012 s'annonce comme une journée ordinaire pour Abed Salama, un Palestinien des Territoires occupés. Tôt le matin, son fils Milad est parti en excursion avec son école. Très vite la rumeur se répand qu'un bus scolaire a été heurté de plein fouet par un semi-remorque sur une route sous contrôle israélien mais très mal équipée et entretenue car empruntée pour l'essentiel par des Palestiniens. N'était le nombre de victimes brûlées vives (enfants et institutrice), il aurait pu ne s'agir que d'un banal accident de la route, dû à un trafic surchargé puisque ralenti par un checkpoint de l'armée israélienne - elle endigue aux heures de pointe la circulation des Palestiniens afin de faciliter celle des colons israéliens. Tout se déploie dans le récit serré et l'écriture neutre de Nathan Thrall : la fracture des familles palestiniennes entre les membres qui acceptent de collaborer avec les services sécuritaires d'Israël, suite aux accords d'Oslo, et ceux qui refusent la corruption morale et financière que cela entraîne ; les conditions de scolarisation et d'embauche dans une situation d'occupation ; les itinéraires imposés par Israël aux Palestiniens afin de raccourcir et sécuriser au maximum les trajets des colons qui ceinturent Jérusalem : ceux-ci occupent toujours plus de terres qui étaient encore palestiniennes en 1948, dont la population a été chassée et les noms arabes ont été effacés ; la construction d'un mur de séparation entre colonies juives et villages arabes, qui oblige les Palestiniens à d'absurdes détours, sur des axes surchargés, et qui, en l'occurrence, empêchera ce jour-là les secouristes d'arriver à temps sur les lieux. Thrall anatomise une tragédie à Jérusalem. De cette chaîne de causalités, la justice de l'État hébreu ne retint que la responsabilité du chauffeur palestinien du semi-remorque, condamné pour défaut de maîtrise du véhicule.
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Libres d'obéir ; le management, du nazisme à aujourd'hui
Johann Chapoutot
- Gallimard
- Nrf Essais
- 9 Janvier 2020
- 9782072789243
Reinhard Hohn (1904-2000) est l'archétype de l'intellectuel technocrate au service du III? Reich. Juriste, il se distingue par la radicalité de ses réflexions sur la progressive disparition de l'État au profit de la «communauté» définie par la race et son «espace vital». Brillant fonctionnaire de la SS - il termine la guerre comme Oberführer (général) -, il nourrit la réflexion nazie sur l'adaptation des institutions au Grand Reich à venir - quelles structures et quelles réformes ? Revenu à la vie civile, il crée bientôt à Bad Harzburg un institut de formation au management qui accueille au fil des décennies l'élite économique et patronale de la République fédérale : quelque 600 000 cadres issus des principales sociétés allemandes, sans compter 100 000 inscrits en formation à distance, y ont appris, grâce à ses séminaires et à ses nombreux manuels à succès, la gestion des hommes. Ou plus exactement l'organisation hiérarchique du travail par définition d'objectifs, le producteur, pour y parvenir, demeurant libre de choisir les moyens à appliquer. Ce qui fut très exactement la politique du Reich pour se réarmer, affamer les populations slaves des territoires de l'Est, exterminer les Juifs. Passé les années 1980, d'autres modèles prendront la relève (le japonais, par exemple, moins hiérarchisé). Mais le nazisme aura été un grand moment managérial et une des matrices du management moderne.
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Effondrement - comment les societes decident de leur disparition ou de leur survie
Jared Diamond
- Gallimard
- Nrf Essais
- 11 Mai 2006
- 9782070776726
La question : « Comment des sociétés ont-elles disparu dans le passé ? » peut aussi se formuler : « Au rythme actuel de la croissance démographique, et particulièrement de l'augmentation des besoins économiques, de santé et en énergie, les sociétés contemporaines pourront-elles survivre demain ? »
La réponse se formule à partir d'un tour du monde dans l'espace et dans le temps - depuis les sociétés disparues du passé (les îles de Pâques, de Pitcairn et d'Henderson ; les Indiens mimbres et anasazis du sud-ouest des États-Unis ; les sociétés moche et inca ; les colonies vikings du Groenland) aux sociétés fragilisées d'aujourd'hui (Rwanda, Haïti et Saint-Domingue, la Chine, le Montana et l'Australie) en passant par les sociétés qui surent, à un moment donné, enrayer leur effondrement (la Nouvelle-Guinée, Tipokia et le Japon de l'ère Tokugawa).
De cette étude comparée, et sans pareille, Jared Diamond conclut qu'il n'existe aucun cas dans lequel l'effondrement d'une société ne serait attribuable qu'aux seuls dommages écologiques. Plusieurs facteurs, au nombre de cinq, entrent toujours potentiellement en jeu : des dommages environnementaux ; un changement climatique ; des voisins hostiles ; des rapports de dépendance avec des partenaires commerciaux ; les réponses apportées par une société, selon ses valeurs propres, à ces problèmes.
Cette complexité des facteurs permet de croire qu'il n'y a rien d'inéluctable aujourd'hui dans la course accélérée à la dégradation globalisée de l'environnement. Une dernière partie recense, pour le lecteur citoyen et consommateur, à partir d'exemples de mobilisations réussies, les voies par lesquelles il peut d'ores et déjà peser afin que, dans un avenir que nous écrirons tous, le monde soit durable et moins inéquitable aux pauvres et démunis.
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Pour l'amour du peuple : Histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècle
Marc Lazar
- Gallimard
- Nrf Essais
- 30 Octobre 2025
- 9782070141975
Depuis un siècle et demi que la République s'est installée, la vie politique française est scandée de moments où apparaissent des mouvements «antisystème» atypiques, plus ou moins durables, qu'on rassemble souvent sous le qualificatif de «populistes». De prime abord, l'emploi de ce terme peut paraître problématique. Qu'ont en commun le général Boulanger et Marine Le Pen, les maoïstes et les Gilets jaunes, Jean-Luc Mélenchon et Bernard Tapie ? Ces formations comme leurs dirigeants sont dissemblables et leurs objectifs politiques sont contradictoires. Cependant ils partagent ce qui forme le coeur de leur discours : une exaltation du peuple, uni dans la même volonté, ainsi qu'un rejet affiché des élites. Il ne sera pas ici question de juger les populismes, d'en décrire les contours sous les traits d'une «maladie» ou d'en rester à une approche strictement théorique. Dans cet essai érudit, Marc Lazar s'attache à définir le phénomène populiste, analyse chacune de ses manifestations et met ainsi en lumière comment son charme opère, aujourd'hui plus que jamais. Cette histoire du populisme contribue aussi à notre connaissance de la démocratie en France.
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Qu'il suive le fil d'Ariane sur les traces du Minotaure pour évoquer Oran et ses alentours, qu'il revisite le mythe de Prométhée à la lumière de la violence du monde moderne, ou qu'il rêve à la beauté d'Hélène et de la Grèce, Albert Camus nous entraîne tout autour de la Méditerranée et de ses légendes.
Un court recueil de textes lyriques et passionnés pour voyager de l'Algérie à la Grèce en passant par la Provence. -
Le roman du malheur : De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle
Pierre Birnbaum
- Gallimard
- Nrf Essais
- 2 Octobre 2025
- 9782070327577
Au tournant du XXe siècle, de l'Empire austro-hongrois aux États-Unis, des écrivains juifs s'imposent pour la première fois comme des figures majeures de la littérature mondiale : Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Jacob Wassermann, Italo Svevo, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Irène Némirovsky, Henry Roth et bien d'autres prennent la parole pour dire, tout comme leurs confrères non juifs, les rêves de l'enfance, la recherche de l'amour et de l'amitié, mais aussi les affres de la vie, la jalousie, la stupeur de la trahison, le choc de la violence et de la guerre, la peur de l'exil. Eux seuls pourtant savent, en dépit de leur reconnaissance, l'ambiguïté de leur statut, la précarité de leurs succès : ces écrivains demeurent des intrus au sein des sociétés chrétiennes ; leur judéité les met en porte à faux, leur confère un destin incertain. Aucun d'entre eux ne semble non plus se reconnaître dans les idéologies du moment - du sionisme au marxisme. Dans leurs romans comme dans leur vie, leur désir d'assimilation cohabite avec la nostalgie d'un passé, l'attachement à un monde en voie de disparition, laminé par la modernité. Dès lors, comment échapper à ce malheur qui semble coller à leur peau ?
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«Il faut s'adapter» : sur un nouvel impératif politique
Barbara Stiegler
- Gallimard
- Nrf Essais
- 24 Janvier 2019
- 9782072757495
D'où vient ce sentiment diffus, de plus en plus oppressant et de mieux en mieux partagé, d'un retard généralisé, lui-même renforcé par l'injonction permanente à s'adapter au rythme des mutations d'un monde complexe? Comment expliquer cette colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique de l'évolution ?
La généalogie de cet impératif nous conduit aux sources d'une pensée politique, puissante et structurée, qui propose un récit très articulé sur le retard de l'espèce humaine et sur son avenir. Elle s'est donné le nom de « néolibéralisme » : néo car, contrairement à l'ancien qui comptait sur la libre régulation du marché pour stabiliser l'ordre des choses, le nouveau en appelle aux artifices de l'Etat (droit, éducation, protection sociale) afin de transformer l'espèce humaine et son environnement et construire ainsi artificiellement le marché : une biopolitique en quelque sorte.
Il ne fait aucun doute pour Walter Lippmann, théoricien américain de ce nouveau libéralisme, que les masses sont rivées à la stabilité de l'état social (la stase, en terme biologique), face aux flux qui les bousculent. Seul un gouvernement des experts peut tracer la voie de l'évolution des sociétés engoncées dans le conservatisme des statuts. Lippmann se heurte alors à John Dewey, grande figure du pragmatisme américain, qui, à partir d'un même constat, appelle à mobiliser l'intelligence collective des publics, à multiplier les initiatives démocratiques, à inventer par le bas l'avenir collectif.
Un débat sur une autre interprétation possible du sens de la vie et de ses évolutions au coeur duquel nous sommes plus que jamais. -
De l'inégalité parmi les sociétés : Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire
Diamond Jared
- Gallimard
- Nrf Essais
- 22 Novembre 2000
- 9782070753512
La question essentielle, pour la compréhension de l'état du monde contemporain, est celle de l'inégale répartition des richesses entre les sociétés : pourquoi une telle domination de l'Eurasie dans l'histoire ? Pourquoi ne sont-ce pas les indigènes d'Amérique, les Africains et les aborigènes australiens qui ont décimé, asservi et exterminé les Européens et les Asiatiques ? Cette question cruciale, les historiens ont renoncé depuis longtemps à y répondre, s'en tenant aux seules causes prochaines des guerres de conquête et de l'expansion du monde industrialisé. Mais les causes lointaines, un certain usage de la biologie prétend aujourd'hui les expliquer par l'inégalité supposée du capital génétique au sein de l'humanité. Or l'inégalité entre les sociétés est liée aux différences de milieux, pas aux différences génétiques. Jared Diamond le démontre dans cette fresque éblouissante de l'histoire de l'humanité depuis 13 000 ans. Mobilisant des disciplines aussi diverses que la génétique, la biologie moléculaire, l'écologie des comportements, l'épidémiologie, la linguistique, l'archéologie et l'histoire des technologies, il marque notamment le rôle de la production alimentaire, l'évolution des germes caractéristiques des populations humaines denses, favorisées par la révolution agricole, le rôle de la géographie dans la diffusion contrastée de l'écriture et de la technologie, selon la latitude en Eurasie, mais la longitude aux Amériques et en Afrique.
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Bouleversement ; les nations face aux crises et au changement
Jared Diamond
- Gallimard
- Nrf Essais
- 17 Septembre 2020
- 9782070147229
Ce livre est une étude comparative, narrative et exploratoire des crises et des changements sélectifs survenus au cours de nombreuses décennies dans sept nations modernes : la Finlande, le Japon, le Chili, l'Indonésie, l'Allemagne, l'Australie et les États-Unis. Les comparaisons historiques obligent, en effet, à poser des questions peu susceptibles de ressortir de l'étude d'un seul cas : pourquoi un certain type d'événement a-t-il produit un résultat singulier dans un pays et un très différent dans un autre ? L'étude s'organise en trois paires de chapitres, chacune portant sur un type différent de crise nationale. La première paire concerne des crises dans deux pays (la Finlande et le Japon), qui ont éclaté lors d'un bouleversement soudain provoqué par un choc extérieur au pays. La deuxième paire concerne également des crises qui ont éclaté soudainement, mais en raison d'explosions internes (le Chili et l'Indonésie). La dernière paire décrit des crises qui n'ont pas éclaté d'un coup, mais qui se sont plutôt déployées progressivement (en Allemagne et en Australie), notamment en raison de tensions déclenchées par la Seconde Guerre mondiale. L'objectif exploratoire de Jared Diamond est de déterminer une douzaine de facteurs, hypothèses ou variables, destinés à être testés ultérieurement par des études quantitatives. Chemin faisant, la question est posée de savoir si les nations ont besoin de crises pour entreprendre de grands changements ; et si les dirigeants produisent des effets décisifs sur l'histoire. Tout en respectant la volonté première de ne pas discuter d'une actualité trop proche qui, faute de distance et perspective, rendrait le propos rapidement obsolète, un Épilogue, propre à l'édition française, esquisse, en l'état des données, une réflexion sur la pandémie du Covid-19.
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La condition d'écrivain au XVIIIe siècle : Culture et révolution dans la France du XVIIIe siècle
Robert Darnton
- Gallimard
- Nrf Essais
- 25 Septembre 2025
- 9782073057242
On évoque souvent, comme modèle de la profession d'auteur qui émerge au XVIIIe siècle, la brillante carrière de Jean-Jacques Rousseau ou la qualité polémique des écrits de Camille Desmoulins. Mais s'agit-il de parcours majoritaires au sein d'une république des lettres dont les institutions culturelles sont en pleine mutation et qui se veut, en principe, ouverte à tous ? Par une analyse quantitative de l'ensemble de la population des lettrés et une analyse sociologique de quelques carrières exemplaires d'écrivains, aux extractions sociales très diverses, Robert Darnton met au jour non pas une mais des conditions du métier d'écrivain. En s'appuyant sur de nombreuses sources - rapports de police, ou almanachs de la population de lettrés - l'auteur dévoile, des salons aux mansardes en passant par la Bastille, l'envers du décor. Que leurs écrits soient destinés aux éditeurs révolutionnaires ou aux ministres en place, les gens de lettres, dans leur grande majorité, ne peuvent en réalité vivre de leur plume et évoluent loin des grandes figures auctoriales des Lumières qui inspirent ces « Rousseau du ruisseau ». Intégrés ou non à l'ordre social très fermé de la république des lettres, ces écrivains de plus en plus nombreux font l'objet d'une surveillance accrue de la part d'un État à la crise duquel ils contribuent, et qui débouchera sur la chute de l'Ancien Régime. Robert Darnton dresse pour la première fois le tableau d'une France littéraire composite au XVIIIe siècle alors que la montée en puissance de l'écrivain apparaît comme un nouveau type de pouvoir dans la fabrique du monde moderne.
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Epidémies, frontières, Etats : Une histoire de la quarantaine
Patrick Zylberman
- Gallimard
- Nrf Essais
- 12 Février 2026
- 9782073131065
Cicatrices de l'histoire, les frontières sont une métaphore de l'identité nationale, ethnique et religieuse. À partir de trois cas emblématiques - le choléra dans la mer Rouge, la malaria dans les Balkans et le typhus en Pologne orientale - qu'il fait résonner avec les épidémies les plus contemporaines (sida, SRAS, Covid), l'auteur analyse les ressorts de la construction du système de santé international et interroge les politiques de frontière sanitaire au XIXe et au XXe siècle. Reflet de la force ou de la défaillance des États, ces stratégies font chaque fois entrer en jeu de multiples dimensions - politique, économique, scientifique et culturelle - et renouvellent la tension entre liberté et sécurité. Jusqu'à quel point est-on en droit d'exiger au nom du bien commun des mesures extraordinaires ? Une quarantaine a-t-elle jamais été réellement efficace ? Le souci de la santé publique peut-il transcender les États et être pleinement internationalisé ? Ces questions, que soulève déjà la circulation des pèlerins musulmans au XIXe siècle, trouvent aujourd'hui un puissant écho.
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Figures du Palestinien : Identité des origines, identité de devenir
Sanbar Elias
- Gallimard
- Nrf Essais
- 21 Octobre 2004
- 9782070759361
De la chronique du conflit palestino-israélien, de l'histoire séculaire de chaque camp, des enjeux stratégiques ou des négociations de paix, de l'actualité aussi, il n'est pas question dans ce livre. Voici pourtant un des ouvrages les plus éclairants sur la question, car il livre, grâce à une approche d'anthropologie historique, les clés fondamentales de l'identité palestinienne. Peuple expulsé de sa terre en 1948, les Palestiniens, sans jamais oublier ou négliger leur histoire, se définissaient d'abord par leur géographie si particulière, celle de la Terre sainte. Trois figures retracent leur identité de devenir. Gens de la Terre sainte : du temps de l'Empire ottoman, les Palestiniens, plus encore qu'Arabes occupés, se définissent par le pays où coexistent communautés et religions et dont les paysages sont marqués par les fusions des lieux de culte et de pèlerinage des monothéismes. Arabes de Palestine : du temps du Mandat britannique, lorsque se bâtit le «Foyer» sioniste qui prétend appuyer ses droits sur une antériorité des Juifs sur les Arabes, au point que la «montée» vers la Palestine est un retour et non une venue, les Palestiniens, pris dans la double tourmente des colonialismes britannique et juif, deviennent, malgré résistance et révoltes, graduellement des étrangers sur leur propre terre. L'Absent ou le Palestinien invisible : après l'expulsion de 1948, alors que le nouvel État d'Israël gère les biens des expulsés comme «biens des absents» et qu'il efface ou modifie méthodiquement, au fil des années, toponymie et topographie, les Palestiniens, parqués par villages entiers dans les camps de réfugiés, cultivent la mémoire des lieux et nourrissent l'idée du retour. Un rapport à l'histoire, évoluant en pure nostalgie, aurait peut-être permis que les Absents se dissolvent dans les pays arabes voisins, confirmant les voeux longtemps émis à travers le monde : «Les Palestiniens, ça n'existe pas.» Mais le rapport à une terre exilée dont on enseigne les paysages originaires aux nouvelles générations explique cette survie, contre les vents de l'histoire et les marées des guerres. Après des siècles de présence chez lui, le peuple palestinien réclame un État, puisque la communauté et le droit international ont érigé l'État-nation en seule forme possible, pour un peuple, de présence libre et souveraine sur sa terre.
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L'humeur révolutionnaire : Paris, 1748-1789
Robert Darnton
- Gallimard
- Nrf Essais
- 3 Octobre 2024
- 9782072990496
Les ouvrages sur la Révolution française sont innombrables. Tous, ou presque, partent de juillet 1789 pour choisir dans les décennies précédentes les événements qui peu ou prou conduisirent à la prise de la Bastille. Robert Darnton, à l'inverse, arrive à juillet 1789 en partant de la multitude d'agitations, de troubles, d'insurrections qui parcoururent le royaume, et Paris tout particulièrement. Pourquoi aucun de ces moments ne donna-t-il lieu à l'équivalent de la prise de la Bastille ? Darnton, à travers le système d'information si particulier au petit peuple du XVIII? siècle - rumeurs, nouvelles orales ou à la main, épigrammes et chansons pornographiques contre la Cour, gazettes venues de l'étranger ou tracts parisiens -, reconstitue les cycles de violence du XVIII? siècle : ce qu'il appelle l'humeur révolutionnaire. C'est-à-dire, entre autres éléments, la haine du despotisme - tout abus de pouvoir perçu comme tel, qu'il s'agisse des restrictions imposées par les corporations au commerce, de l'autorité exercée par la faculté de Médecine de Paris sur les médecins ou encore de l'emprise de l'Académie française sur la littérature - ; la résistance face à l'inégalité devant l'impôt ; l'amour de la liberté, soit le droit commun d'agir et parler librement sans craindre les espions de la police ni les lettres de cachet, de lire des journaux indépendants non soumis à la censure, et d'obéir à des lois déterminées par les citoyens et non proclamées par Versailles ; l'engagement envers la nation, comme citoyens et non plus comme sujets, devant l'impéritie militaire de la monarchie ; la foi dans les pouvoirs de la raison et des Lumières. Tout cumula en juillet 1789. D'où, en conclusion, la question posée par Darnton : qu'est-ce que 1789 a eu de révolutionnaire ?
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Énigmes et complots : Une enquête à propos d'enquêtes
Luc Boltanski
- Gallimard
- Nrf Essais
- 16 Février 2012
- 9782070136292
Pourquoi, au tournant des XIXe et XXe siècles, observe-t-on tour à tour : le développement du roman policier, dont le coeur est l'enquête, et du roman d'espionnage, qui a pour sujet le complot ; l'invention, par la psychiatrie, de la paranoïa, dont l'un des symptômes principaux est la tendance à entreprendre des enquêtes interminables, prolongées jusqu'au délire ; l'orientation nouvelle de la science politique qui, se saisissant de la problématique de la paranoïa, la déplace du plan psychique sur le plan social et prend pour objet l'explication des événements historiques par les " théories du complot " ; la sociologie, enfin, qui se dote de formes spécifiques de causalité - dites sociales -, pour détermine les entités, individuelles ou collectives, auxquelles peuvent être attribués les événements qui ponctuent la vie des personnes, celle des groupes, ou encore le cours de l'histoire ? La raison en est la conjoncture nouvelle que créent de profonds changements dans la façon dont est instaurée la réalité sociale.
C'est à l'Etat-nation, tel qu'il se développe à la fin du XIX° siècle, que l'on doit le projet d'organiser et d'unifier la réalité pour une population et sur un territoire. Mais ce projet, proprement démiurgique, se heurte à une pluralité d'obstacles parmi lesquels le développement du capitalisme, qui se joue des frontières nationales, occupe une place centrale. Ainsi la figure du complot focalise des soupçons qui concernent l'exercice du pouvoir : où se trouve réellement le pouvoir et qui le détient, en réalité ? Les autorités étatiques, qui sont censées en assumer la charge, ou d'autres instances, agissant dans l'ombre, banquiers, anarchistes, sociétés secrètes, classe dominante, etc.
? Ainsi s'échafaudent des ontologies politiques qui tablent sur une réalité doublement distribuée : à une réalité officielle, mais de surface et sans doute illusoire, s'oppose une réalité profonde, cachée, menaçante, officieuse, mais bien plus réelle. Roman policier et roman d'espionnage, paranoïa et sociologie - inventions à peu près concomitantes - sont solidaires d'une façon nouvelle de problématiser la réalité et de travailler les contradictions qui l'habitent.
Les aventures du conflit entre ces deux réalités - réalité de surface contre réalité réelle- constitue le fil directeur de l'ouvrage.
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Le Labyrinthe de la solitude / Critique de la pyramide
Octavio Paz
- Gallimard
- Nrf Essais
- 26 Mars 1990
- 9782070719679
«Le Mexique est un fragment, une partie d'une histoire beaucoup plus vaste. Les révolutions contemporaines en Amérique latine ont été et sont des réponses à l'insuffsance du développement, d'où procèdent aussi bien leur justification historique que leurs fatales et évidentes limites. Les modèles de développement que nous offrent aussi bien l'Est que l'Ouest sont des compendiums d'horreurs : pourrons-nous à notre tour inventer des modèles plus humains et qui correspondent mieux à ce que nous sommes ?Gens de la périphérie, habitants des faubourgs de l'Histoire, nous sommes, Latino-Américains, les commensaux non invités, passés par l'entrée de service de l'Occident, les intrus qui arrivent au spectacle de la modernité au moment où les lumières vont s'éteindre. Partout en retard, nous naissons quand il est déjà tard dans l'Histoire ; nous n'avons pas de passé, ou si nous en avons eu un, nous avons craché sur ses restes. Nos peuples ont dormi tout un siècle et, pendant qu'ils dormaient, on les a dépouillés et ils vont maintenant en haillons. Et pourtant, depuis un siècle, sur nos terres, si hostiles à la pensée, ici et là, en ordre dispersé mais sans interruption, sont apparus des poètes, des prosateurs et des peintres qui sont les égaux des plus grands des autres continents.»Le labyrinthe de la solitude est un ouvrage capital de la littérature mexicaine contemporaine.
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La ruse de Jacob : L'élevage des humains et le modèle de l'art
Eric Michaud
- Gallimard
- Nrf Essais
- 15 Mai 2025
- 9782072962042
Comment produire sinon une humanité nouvelle, du moins un peuple neuf, distinct de tous les autres ? Pour former son propre troupeau, métaphore de son peuple à venir, le patriarche Jacob place des branches tachetées sous le regard des brebis en chaleur afin qu'elles donnent naissance à des petits tachetés. Telle est la ruse de Jacob, son art et sa technique d'éleveur, littéralement patriarcale. Ce sont les mythes où la biologie croise l'art qui font la trame de cet ouvrage, tout entier ordonné à la croyance très ancienne en l'effet des images sur le foetus. Des antiques chambres nuptiales aux modernes chambres photographiques, en passant par les rêves de contrôle eugénique des Spartiates, une littérature immense s'est accumulée au cours des siècles sur cet objet anthropologique singulier : la déviation par l'image du cours naturel de la génération. Et si le récit de la ruse de Jacob a traversé les siècles, c'est parce qu'il inaugure l'usage réfléchi de cette déviation. L'hypothèse de ce livre est simple. En donnant aux images de l'art le pouvoir de féconder la femme ou de modeler son foetus, ces mythes témoignent aussi d'une lutte millénaire où l'activité artistique concurrence la femme dans la reproduction de la vie. Car l'art, essentiellement pratiqué et pensé en Occident par des hommes, aura longtemps été l'instrument d'une dépossession symbolique de la femme de sa fonction reproductrice et de son rôle dans la transmission de la vie.
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Qu'appelle-t-on philosopher ? l'atelier d'Hannah Arendt
Pierre Bouretz
- Gallimard
- Nrf Essais
- 30 Mars 2006
- 9782070776559
La philosophie se pose souvent à elle-même la question de sa définition. Mais nous ne savons rien, ou presque, de ses manières de faire au jour le jour. Les philosophes aiment en effet à cacher les pistes, tenir secrètes les hésitations et gommer les ratures. Et nous sommes moins curieux des documents de leur travail que de ceux des écrivains, considérant que journaux, brouillons ou correspondances sont déjà de la littérature, pas encore de la philosophie. Il est bien sûr quelques exceptions, tels les fragments posthumes de Nietzsche, le dossier du Livre des passages de Walter Benjamin, les carnets de Wittgenstein. Mais c'est peu pour tenter de relier le visible et l'invisible, les idées et les intuitions. Récemment publié, le Journal de pensée d'Hannah Arendt offre de quoi surprendre quiconque est familier de son oeuvre comme le lecteur en quête d'une réponse à la question : qu'appelle-t-on philosopher ? Il illustre admirablement une pratique, un style, un ethos de la pensée. Arendt est demeurée rétive aux programmes de la philosophie, préférant s'adonner à ce qu'elle nommait «pensée libre». Ses exercices quotidiens doivent beaucoup à la fréquentation des livres classiques, qu'elle cite et commente «pour avoir des témoins, également des amis». Nous y voyons des idées qui surgissent d'un mot noté au hasard des lectures, se déploient en ligne droite ou bifurquent, s'agencent en tables de catégories, trouvent enfin la forme d'un article ou d'un livre. Mais nous y découvrons aussi des chemins qui ne mènent nulle part et les raisons de quelques échecs. Séjournant dans l'antichambre des livres, serons-nous tentés, pour finir, de donner raison à Kant et dire à sa suite que «le philosophe n'est qu'une idée» ?
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La lecture est l'une de ces conduites par lesquelles, quotidiennement, nous donnons un aspect, une saveur et même un style à notre existence. «J'allais rejoindre la vie, la folie dans les livres. [...] La jeune fille s'éprenait de l'explorateur qui lui avait sauvé la vie, tout finissait par un mariage. De ces magazines et de ces livres j'ai tiré ma fantasmagorie la plus intime...» Lorsque le jeune Sartre se rêve en héros après avoir lu les aventures de Pardaillan, il ne fait rien d'exceptionnel, sinon répéter ce que nous faisons tous quand nous lisons, puissamment attirés vers des possibilités d'être et des promesses d'existence que donne la littérature. C'est dans la vie ordinaire que les oeuvres se tiennent, qu'elles déposent leurs traces et exercent leur force. Il n'y a pas d'un côté la littérature, et de l'autre la vie ; il y a au contraire, dans la vie elle-même, des formes, des élans, des images et des styles qui circulent entre les sujets et les oeuvres, qui les exposent, les animent, les affectent. Car les formes littéraires se proposent dans la lecture comme de véritables formes de vie, engageant des conduites, des démarches, des puissances de façonnement et des valeurs existentielles. Dans l'expérience ordinaire de la littérature, chacun se réapproprie son rapport à soi-même, à son langage, à ses possibles et puise dans la force du style une esthétique.
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Le souverain laborieux : Une théorie normative du travail
Axel Honneth
- Gallimard
- Nrf Essais
- 12 Septembre 2024
- 9782073031792
Un des plus grands défauts de presque toutes les théories de la démocratie consiste à oublier obstinément que les membres de ce Souverain qu'elles invoquent à cor et à cri sont toujours aussi des sujets laborieux. On s'imagine que les citoyennes et les citoyens se soucient avant tout de prendre part aux débats politiques pour y défendre leurs idées ; mais la réalité sociale est que, jour après jour, la plupart des individus se consacrent à un travail, ce qui - en raison de leur position subalterne, de leur faible rémunération ou du surmenage auquel ils sont exposés - leur interdit en pratique ne serait-ce que de se projeter dans le rôle d'acteurs autonomes de la formation démocratique de la volonté. Le point aveugle de la théorie de la démocratie est donc une division sociale du travail qui est née sur le sol du capitalisme moderne et qui, en raison de positions très inégalement dotées, détermine qui détient quelles possibilités d'influencer le processus de la formation démocratique de la volonté. Négliger cette sphère est d'autant plus fatal pour une théorie de la démocratie qu'elle perd ainsi de vue l'un des rares leviers qui permettent à l'État démocratique d'agir sur ses propres conditions d'existence : en dehors de l'instruction scolaire, l'État démocratique peut, en agissant sur les conditions de travail, déterminer quels sont les schémas comportementaux bénéfiques, c'est-à-dire coopératifs.
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Le vol de l'histoire ; comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde
Jack Goody
- Gallimard
- Nrf Essais
- 14 Octobre 2010
- 9782070122387
Une fois encore, comme hier à propos de la famille en Europe ou de la place de l'écriture dans notre civilisation, Jack Goody vient perturber la ronde des historiens emportés par leurs certitudes. À la question soulevée par l'anthropologue britannique, on devine déjà ce qu'argueront les esprits chagrinés par cette interpellation d'exigence:comparaison n'est pas raison. Or, c'est bien de cela qu'il s'agit. La question? C'est le «vol de l'histoire», c'est-à-dire la mainmise de l'Occident sur l'histoire du reste du monde. À partir d'événements qui se sont produits à son échelle provinciale, l'Europe a conceptualisé et fabriqué une représentation du passé toute à sa gloire et qu'elle a ensuite imposée au cours des autres civilisations. Le continent européen revendique l'invention de la démocratie, du féodalisme, du capitalisme de marché, de la liberté, de l'individualisme, voire de l'amour, courtois notamment, qui serait le fruit de sa modernisation urbaine. Plusieurs années passées en Afrique, particulièrement au Ghana, conduisent Jack Goody à mettre aujourd'hui en doute nombre d'«inventions» auxquelles les Européens prétendent, sous les plumes de Fernand Braudel, Joseph Needham ou Norbert Elias notamment, alors que ces mêmes éléments se retrouvent dans bien d'autres sociétés, du moins à l'état embryonnaire. Économiquement et intellectuellement parlant, seul un écart relativement récent et temporaire sépare l'Occident de l'Orient ou de l'Afrique. Des différences existent. Mais c'est d'une comparaison plus rapprochée que nous avons besoin, et non d'une opposition tranchée entre le monde et l'Occident, au seul profit de ce dernier.
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Servitudes et grandeurs des disciplines
Collectifs
- Gallimard
- Nrf Essais
- 9 Janvier 2025
- 9782073057020
Elles et ils sont quelques-uns - philosophes, sociologues, historiens, spécialistes de la littérature - à partager d'avoir publié dans la collection NRF Essais leurs enquêtes, recherches, questions. Ils ont pratiqué au cours des trente-cinq dernières années ce à quoi la collection les invitait : la pluridisciplinarité, c'est-à-dire faire un pas d'écart, ouvrir leur domaine de recherche à d'autres, connexes ou voisins. Mais la question centrale de la discipline est des plus paradoxales. Il est exigé aujourd'hui des sciences humaines et sociales qu'elles prennent leur part dans la crise écologique, la course aux sciences cognitives et à l'intelligence artificielle notamment. Elles devraient se rassembler en un conglomérat qui puisse peser face aux sciences du vivant dont l'articulation de leurs divers domaines de recherche s'impose comme le grand modèle à suivre. Or cette pluridisciplinarité, clef des financements internationaux, entre en totale contradiction avec, à l'échelon national, les critères d'évaluation des carrières qui demeurent résolument disciplinaires. On attend de chacun qu'il creuse son sillon toujours plus spécialisé. C'est dans ce contexte qu'il nous a paru nécessaire et instructif de demander à quelques auteurs, dans le respect de leur méthode de travail et de recherche, de prendre le temps de penser la notion de discipline, telle qu'ils la conçoivent, la pratiquent et l'enrichissent. Pierre Birnbaum, Luc Boltanski, Pierre Bouretz, Johann Chapoutot, Robert Darnton, Pascal Engel, Laurence Fontaine, Axel Honneth, Christian Jouhaud, Judith Lyon-Caen, Thomas Pavel, Philippe Roussin, Jean-Marie Schaeffer, Dominique Schnapper.
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Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme
Daniel Andler
- Gallimard
- Nrf Essais
- 4 Mai 2023
- 9782072792885
L'intelligence artificielle connaît son heure de gloire. Aux déboires des commencements ont succédé, au tournant du XXI? siècle, des avancées spectaculaires mais qui ne sont pas parfaitement comprises : l'intelligence artificielle reste en partie opaque. Pis : elle a beau progresser, la distance qui la sépare de son objectif proclamé - reproduire l'intelligence humaine - ne diminue pas. Pour dissiper cette énigme, il faut en affronter une deuxième : celle de l'intelligence humaine. Celle-ci ne se réduit pas à la capacité de résoudre toute espèce de problème. Elle qualifie par un jugement la manière dont nous faisons face aux situations, quelles qu'elles soient, dans lesquelles nous sommes. L'intelligence est une notion irréductiblement normative, à l'image du jugement éthique ou esthétique, et c'est pourquoi elle est réputée insaisissable. Un système artificiel «intelligent» connaît non pas les situations, mais seulement les problèmes que lui soumettent les agents humains. C'est sur ce point uniquement que l'intelligence artificielle peut nous épauler. De fait elle résout une variété toujours plus grande de problèmes pressants. Ce devrait demeurer là son objectif, plutôt que celui, incohérent, de chercher à égaler, voire surpasser, l'intelligence humaine. L'humanité a besoin d'outils dociles, puissants et versatiles, et non de pseudo-personnes munies d'une forme inhumaine de cognition.
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La sophistique hante la philosophie. Elle la met hors d'elle. Dès l'aube présocratique, les sophistes, ces «maîtres de la Grèce» dont parle Hegel, sont des professionnels du langage, monnayant leur art de persuader des juges, de retourner une assemblée, de former à la rhétorique et à la démocratie. Ils font oeuvre politique, quand la philosophie veut faire oeuvre de connaissance. Or, ce fait d'histoire, Platon, puis Aristote le transforment en effet de structure : campant à jamais le sophiste en mauvais autre du philosophe, le premier l'expulse hors de la vérité et de la philosophie, le second hors du sens et de l'humanité. Depuis lors, en Occident, de Kant à Heidegger et Apel, comme par le biais d'Arendt, de Perelman et de Lacan, la sophistique fonctionne en opérateur par excellence de délimitation de la philosophie. Deux conceptions du logos s'opposent : l'ontologie, pour laquelle il s'agit de dire, de penser, de démontrer ce qui est ; la logologie, dont les performances, produisant l'énonciation sous l'énoncé, le signifiant sous le signifié, obligent à entendre combien l'être n'est qu'un effet du dire. Prenant appui sur les textes sophistiques eux-mêmes qu'elle traduit ou retraduit, Barbara Cassin modifie la perception traditionnelle de l'Antiquité et, du coup, celle des rapports entre Antiquité et Modernité : elle restaure ce qu'il conviendra désormais d'appeler notre héritage sophistique.