Rémy Stricker

  • Vénération et effroi : ce sont les deux mouvements contraires que suscitent toujours les dernières compositions de Beethoven, et l'admiration paraît encore aujourd'hui se nourrir d'une étrangeté irréductible.
    Cette étude affronte l'énigme en associant musicologie, sociologie et psychanalyse au lieu de les séparer, comme on l'a fait le plus souvent à propos de Beethoven. En face de son audace formelle, se souvenir que c'est d'abord en virtuose improvisateur que Beethoven conquiert de son vivant une célébrité sans précédent. S'agissant de son isolement tragique, réfléchir au nouveau statut de créateur qu'il s'est arrogé.
    Devant sa démesure, interroger le fantasme de parentalité qui lui fait annexer son neveu Karl.
    Il est rare que l'art domine avec cette force de Titan : celle de Beethoven, de Michel-Ange ou de Shakespeare. Peut-on aimer un tel pouvoir sans le redouter ? R. S.

  • Liszt est la première star de l'histoire musicale : jeunesse baignée de gloire, escortée par des foules en délire. De son propre gré, il a mis fin ensuite à tant de bruit, et tout se passe comme si on avait voulu lui faire payer à la fois le succès et la sagesse.
    Les caricatures du temps - virtuosité, vanité, vulgarité - ont encore cours aujourd'hui. Des centaines de livres ont fini par nous donner de Chopin ou de Wagner une idée désormais peu variable, mais il y a à peine quelques années que l'histoire s'est occupée sérieusement de Liszt, en dépouillant peu à peu les «histoires»...
    Au vrai cet homme est trop divers, le champ de sa pensée dépasse trop la musique pour ne pas favoriser les réductions en tout genre. Son byronisme, sa quête religieuse, son utopie sociale le campent en traits foncièrement romantiques, mais son ouverture au monde et la multiplicité de ses dons rappelleraient plutôt les grands esprits de la Renaissance.
    Par l'immensité de son oeuvre dont une partie importante est peu jouée, par le nombre impressionnant de ses écrits difficilement accessibles, comme par le foisonnement des légendes qui ont longtemps entouré le romanesque de sa vie, Liszt est un des rares artistes dominant le XIXe siècle dont il reste beaucoup à découvrir. C'est ce que cherche à faire ici Rémy Stricker, fort d'une documentation souvent traduite et publiée pour la première fois, à laquelle il a joint une iconographie en partie inédite.

  • Comparé à Beethoven, Berlioz, Schumann, Liszt et Wagner, Schubert est une figure du romantisme bien moins démonstrative. Dès après sa mort, sa vie fut romancée d'une façon lénifiante par les souvenirs de ses contemporains. S'en tenant aux seuls documents authentiques, Rémy Stricker écarte les clichés. La modestie de Schubert dissimulait de l'audace ; sans doute était-il rêveur, mais profondément réfléchi, sociable autant que solitaire.
    C'est autour de lui, dans les «schubertiades», que se réunissait la jeunesse cultivée de Vienne. Le bicentenaire de sa naissance va achever de consacrer sa gloire. Longtemps considéré comme compositeur des seuls lieder, on le vénère à présent pour la totalité de son ouvre. C'est passer sur ses inégalités passionnantes et minimiser sa véritable originalité, aussi forte que celle de Beethoven, auquel il est temps de cesser de le mesurer à tout propos.
    Cet essai fait découvrir un Schubert souvent moins connu, plus fragile et plus grand que ce qui le rend célèbre.

  • Qui était l'auteur du plus célèbre opéra français dans le monde, admiré très vite par Nietzsche et Conrad, Tchaïkovski et Wagner? Sa brève carrière tient entre deux chefs-d'oeuvre aveuglants : la Symphonie en ut, composée à dix-sept ans, et Carmen, dont la France frileuse de 1875 a sanctionné le caractère scandaleux par un échec, lors de sa création, sans que Bizet, mort tout de suite après, ait pu assister au triomphe immédiat de l'opéra, partout à l'étranger.
    Dans l'intervalle, une suite de "concessions", comme il l'a lui-même avoué. Un destin si singulier ne pouvait être celui d'un homme aussi conventionnel qu'on l'a dit et répété. Il y a là comme un mystère que Rémy Stricker a entrepris de dissiper en réexaminant les sources, dont il rétablit la vérité, et en mettant au jour des documents restés jusqu'à présent inédits.

  • Qu'il soit à l'écoute du sociologue ou du psychologue, de l'homme de théâtre ou du musicien, notre contemporain interroge passionnément l'opéra de Mozart. Car il est tout cela aussi, le plus pur compositeur longtemps comparé à Raphaël, et qui se profile là entre Shakespeare et Marivaux. Comme eux, il a traversé les siècles en réfléchissant toujours quelque chose des temps nouveaux. Son sens aigu de ce qu'il nomme l'«effet» dramatique se manifeste avec une telle exigence dans la collaboration avec ses librettistes qu'il transfigure même les plus doués d'entre eux. Et, pour lui comme pour Goethe, il semble que toute contrainte se mue en promesse de liberté.

  • Au moment du bicentenaire de sa naissance, Berlioz personnifie toujours l'exception, l'originalité et l'étonnement.
    Face à ses grands peintres et ses hommes de lettres du romantisme, la France tient en lui son seul génie de la musique, rayonnant sur l'Europe entière. Compositeur avant tout, mais autant chef d'orchestre virtuose, critique musical et admirable écrivain, il n'a rien fait de tout cela comme tout le monde. Il passe pour enfreindre les règles de métier alors qu'il les maîtrise, son idée des genres musicaux déborde toutes les normes admises, une partition succède à l'autre dans le choc infailliblement renouvelé de l'inattendu.
    Si n'être jamais là où on l'attend est le propre du grand dramaturge, alors il faut tenir le cap du spectacle et du suspens pour dépasser les clichés, les contradictions et les malentendus, un ensemble d'idées reçues dont Berlioz a sans doute plus souffert que tout musicien français. C'est pourquoi le présent essai confronte vie, écrits et musique à l'imagination scénique et la maîtrise technique de l'action pour y retrouver la source d'une énergie créatrice sidérante.
    Il est temps, le monde commence maintenant à s'en aviser, de ne plus se limiter à la Symphonie fantastique, à La Damnation de Faust et à quelques brillants extraits symphoniques, pour remettre à l'honneur les opéras - Les Troyens, son chef-d'oeuvre - et bien d'autres ouvrages inspirés par une conception avant-gardiste de la musique dramatique.

  • Le secret de la création artistique est-il impénétrable ? La question suscite périodiquement des mouvements contraires : on cherche à l'éclairer par les nouvelles conquêtes du savoir ou l'on s'en défend comme d'une sorte de sacrilège. Et le romantisme, qui parle tant de lui-même et invente pour ainsi dire la notion de génie, tout près de la situer en marge de la raison, fait figure de tentateur.
    Le musicien, bien moins souvent étudié que le poète ou le peintre, semble échapper mieux encore à l'investigation. La folie de Schumann a pu servir à «expliquer» ses chefs-d'oeuvre, mais elle se vengeait en condamnant du même coup une grande part de sa musique, qu'on ne connaissait pas car on ne l'écoutait pas. Ce que la musicologie et la psychologie ont découvert depuis lors remet en présence d'une interrogation devant laquelle Freud lui-même, si prudent lorsqu'il s'agit de l'art, a toujours manifesté quelque chose comme la crainte du tabou. Partant de la folie, l'auteur construit une enquête où c'est finalement la musique elle-même qui dévoile, plus que la vie de l'auteur, la logique énigmatique de la création.

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